Un récent rapport met en évidence une association statistiquement significative entre un usage intensif des réseaux sociaux et plusieurs troubles de la santé mentale, notamment les symptômes dépressifs, l’anxiété, une perception négative de l’image corporelle et les troubles du sommeil. Il souligne le rôle du design des plateformes des dark patterns conçues pour capter l’attention, maximiser l’engagement et collecter des données, qui exploitent des biais psychologiques et peuvent conduire à une perte de contrôle. Des fonctionnalités spécifiques comme la quantification sociale (“J’aime”, nombre d’abonnés), la disponibilité permanente et la personnalisation algorithmique des contenus sont identifiées comme des mécanismes pouvant exacerber la comparaison sociale, l’anxiété et l’insatisfaction corporelle. Face à ces constats, le rapport souligne l’importance des cadres réglementaires comme le Digital Services Act (DSA) et relaie des recommandations institutionnelles visant à renforcer la protection des mineurs telles que l’évaluation des risques par les plateformes, l’encadrement de la publicité, la vérification de l’âge, et l’intégration de la protection de la vie privée et des droits des mineurs dès la conception des services (privacy by design).
Définition des réseaux sociaux
“Toute plateforme permettant aux utilisateurs finaux de se connecter et de communiquer entre eux, de partager des contenus et de découvrir d’autres utilisateurs et d’autres contenus, sur plusieurs appareils, en particulier au moyen de conversations en ligne, de publications, de vidéos et de recommandations ” (loi n° 2023-566 du 7 juillet 2023)
Les réseaux sociaux s’articulent autour de de trois dimensions complémentaires :
- Dispositifs de visibilité : ils permettent la gestion et l’exposition publique des relations sociales et de l’identité personnelle;
- Économie relationnelle : Ils sont structurés par des métriques de réputation et de “vanité” (J’aime, partages, abonnés) qui redéfinissent les modes de reconnaissance et d’influence;
- Milieux de propagation virale : Ils favorisent une circulation massive et à haute fréquence des messages, reconfigurant l’attention collective.
L’adolescence
Les adolescents (11-17 ans) traversent une période de transformations biologiques, cognitives et sociales intenses qui la rend particulièrement sensible à l’environnement numérique :
- Développement du concept de soi : L’adolescence est une phase de consolidation de l’identité personnelle, où les comparaisons sociales, la prise de risque et l’expérimentation jouent un rôle crucial;
- Maturation cérébrale : Des études montrent que le cerveau adolescent s’adapte aux défis de cette période;
- Impact sur le cerveau : Les preuves d’un impact direct sont nuancées. Une étude récente sur plus de 7 300 enfants de 9 à 12 ans n’a trouvé aucun impact significatif de l’utilisation des médias numériques sur la maturation de l’organisation fonctionnelle du cerveau.
Design des plateformes et mécanismes d’influence
Dark Patterns
Les interfaces trompeuses sont des designs qui exploitent des aspects de la psychologie humaine pour inciter les utilisateurs à réaliser des actions qu’ils ne feraient pas autrement avec pour objectifs :
- Les données : Pousser les utilisateurs à accepter le partage de données personnelles, souvent via des interfaces de consentement manipulatrices. Une étude sur 10 000 sites britanniques a montré que seulement 11,8 % respectaient le RGPD;
- L’attention : Capter durablement l’attention pour la monétiser en exposant les utilisateurs à un maximum de publicités ciblées;
- L’argent : Inciter à la dépense via des microtransactions, une confusion monétaire (monnaies virtuelles comme les VBucks de Fortnite) ou la création d’un sentiment d’urgence.
Une étude du Global Privacy Enforcement Network (GPEN) en 2024 a identifié la prévalence de plusieurs types d’interfaces trompeuses :
| Indicateur | Probabilité de Présence | Description |
| Langage complexe et déroutant | 89 % | Utilisation d’un jargon ou d’une formulation qui rend difficile la compréhension des choix |
| Interférence d’interface | 43 % | Manipulation de l’interface pour mettre en avant une option au détriment d’une autre |
| Obstruction | 39 % | Ajout d’étapes supplémentaires inutiles pour compliquer l’accès aux objectifs de l’utilisateur |
| Action forcée | 21 % | Contrainte de fournir plus de données que nécessaire pour accéder à un service |
| Importunités | 14 % | Sollicitations répétées qui poussent l’utilisateur à accepter une option par lassitude |
Caractéristiques structurelles et impacts potentiels
Les fonctionnalités intrinsèques des plateformes façonnent les interactions et peuvent avoir des conséquences sur la santé mentale.
| Caractéristique | Description | Exemples d’impact sur la santé mentale |
| Quantification | Mesure numérique des interactions sociales | Le nombre de “J’aime” ou d’abonnés peut renforcer les sentiments d’exclusion ou d’impopularité et encourager des comportements de vérification constante |
| Disponibilité | Accès permanent à la technologie | Favorise des comportements de vérification constante, pouvant affecter le traitement des récompenses et perturber le sommeil |
| Personnalisation | Contenu adapté par des algorithmes | Peut modifier ce que les jeunes voient et influencer négativement l’image de soi en créant des bulles de filtres |
| “Bande passante” socio-émotionnelle | Capacité de l’interface à transmettre des signaux non verbaux. | Une faible bande passante peut désinhiber les interactions et favoriser des comportements extrêmes ou du harcèlement |
| Capacité à éditer | Possibilité de modifier les contenus avant publication | Permet de façonner une identité en ligne idéalisée, ce qui peut être bénéfique mais aussi source de pression |
| Association | Facilité à identifier les liens entre personnes et contenus. | Facilite les comparaisons sociales en rendant visibles les statuts et les liens d’amitié des autres. |
Lien de causalité
Le rapport souligne que la démonstration d’une causalité entre usage des réseaux sociaux et troubles de santé se heurte à des obstacles méthodologiques importants. La plupart des études établissent des associations statistiques, mais celles-ci ne constituent pas une preuve de causalité directe.
- Limites des études transversales : La majorité des études du corpus sont transversales. Elles mesurent l’exposition et l’état de santé au même moment, ce qui ne permet pas de garantir que l’exposition a précédé le trouble (critère de temporalité).
- La causalité en sciences observationnelles : La preuve ne repose pas sur une seule étude, mais sur un faisceau de preuves compatibles. Pour évaluer ce faisceau, les études se réfèrent aux critères de causalité de Sir Austin Bradford Hill, en les adaptant au contexte des réseaux sociaux :
- Force de l’association : Dans ce domaine, la part de variance expliquée par l’usage des réseaux sociaux est souvent faible, car les troubles de santé mentale sont multifactoriels.
- Constance : La constance est difficile à évaluer car les plateformes (fonctionnalités, algorithmes) et leurs usages évoluent très rapidement.
- Spécificité : les réseaux sociaux ne sont pas la seule cause des troubles mentaux, et ces troubles existaient avant leur avènement.
- Temporalité : C’est un critère nécessaire mais difficile à établir sans études longitudinales robustes, qui peuvent de plus révéler des causalités inverses ou bidirectionnelles (le trouble mental peut aussi mener à un usage accru des réseaux sociaux).
- Cohérence et analogie : Des analogies peuvent être faites avec des médias plus anciens (presse, télévision) pour certains phénomènes comme l’effet Werther (suicide mimétique).
Impacts identifiés sur la santé mentale et le bien-être
Troubles anxio-dépressifs
Les études montrent une dégradation de la santé mentale des collégiens et lycéens entre 2018 et 2022, les filles étant plus touchées. L’enquête EnCLASS 2022 révèle certains symptômes dépressifs et que près d’un lycéen sur deux déclare un manque d’énergie (48%), a du mal à réfléchir (38%), subit un découragement, ne supporte pas grand-chose, dort très mal (34%). Des facteurs comme la co-rumination (tendance à discuter intensivement de problèmes personnels en ligne) et l’utilisation passive (consultation de profils sans interaction) sont associés à une augmentation des symptômes dépressifs.
Image corporelle et troubles du comportement alimentaire
Les réseaux sociaux sont un terrain propice à la comparaison sociale et à l’intériorisation d’idéaux corporels irréalistes.
- Mécanismes : L’exposition à des contenus idéalisés et l’auto-objectification (se percevoir comme un objet à évaluer) sont des mécanismes clés. Les échelles SOQ (Self-objectification Questionnaire) et OBCS (Objectified Body Consciousness Scale) sont utilisées pour mesurer ce phénomène.
- Contenus spécifiques : Les contenus “pro-ana” (faisant la promotion de l’anorexie) sont associés à une aggravation des troubles de comportement alimentaire. Paradoxalement, des contenus “anti-ana” peuvent aussi encourager ces comportements.
- Rôle des fonctionnalités des réseaux sociaux :
| Caractéristique | Impact sur l’image corporelle |
| Quantifiabilité | Fournit une validation explicite (ou son absence) de l’apparence physique via les “J’aime” et commentaires |
| Disponibilité (24/7) | Permet des comparaisons sociales continues et supprime les pauses, créant une pression pour être “prête pour la photo” |
| Caractère public | Expose à une large audience, accentuant le sentiment d’être constamment observé (“public imaginaire”) |
| Permanence | Permet de revoir indéfiniment ses propres contenus et ceux des autres, soulignant l’importance d’une apparence “parfaite” |
Cyberharcèlement et agressivité
Le cyberharcèlement est une préoccupation majeure. Les facteurs associés au risque d’être victime ou auteur sont multiples et incluent des dimensions individuelles, familiales et sociales. Parmi les facteurs de risque, on note des difficultés de régulation des émotions, des symptômes dépressifs ou anxieux, une faible estime de soi, et un environnement familial marqué par l’abus ou la négligence.
Sommeil et gestion du temps
Plusieurs études établissent un lien entre l’utilisation des réseaux sociaux, en particulier le soir, et une dégradation de la qualité et de la durée du sommeil. De plus, une faible disposition à la gestion du temps (un trait de personnalité lié à la planification et au contrôle de l’usage du temps) est associée à un usage problématique des réseaux sociaux et à de moins bons résultats académiques (procrastination).
Facteurs de protection et de vulnérabilité
L’impact des réseaux sociaux est modulé par le contexte de vie de l’adolescent.
- Soutien familial et social : Des études longitudinales (Kesrestes et al., 2020; Twigg, 2021) confirment le rôle protecteur du soutien familial. Un faible engagement parental est associé à un lien plus fort entre usage des réseaux sociaux et baisse de la satisfaction de vie.
- Qualité des relations en personne : Seuls les adolescents avec de faibles niveaux d’interaction en face à face semblent affectés négativement par un usage élevé des médias sociaux.
- Expériences de vie négatives : Les adolescents ayant vécu des expériences négatives durant l’enfance peuvent utiliser les réseaux sociaux comme une stratégie d’évitement pour gérer un stress psychologique, augmentant le risque d’usage problématique.
Cadre réglementaire et recommandations
Face aux risques identifiés, le rapport met en lumière plusieurs leviers d’action réglementaires et préventifs.
Recommandations du comité d’experts spécialisé de l’Anses
- Élaborer une méthode d’évaluation des risques pour la santé des adolescents en visant spécifiquement les conséquences sur le bien-être physique et mental.
- Créer des objectifs de sécurité et des indicateurs de performance pour évaluer l’efficacité des mesures de prévention mises en place par les plateformes.
- Étendre aux réseaux sociaux l’encadrement des publicités déjà prévu dans le secteur télévisuel.
- Faciliter le signalement des contenus problématiques et des situations de harcèlement aux plateformes et aux autorités compétentes.
Recommandations de la CNIL
- Renforcer l’information et les droits des mineurs par le design by design.
- Vérifier l’âge de l’enfant et l’accord parental dans le respect de la vie privée.
- Prévoir des garanties spécifiques pour protéger l’intérêt supérieur de l’enfant.