Guerre électronique & Cybermenace

Le récent rapport d’information parlementaire sur la guerre électronique et le panorama de la cybermenace 2025 de l’ANSSI détaillent une situation sécuritaire critique où les frontières entre espionnage étatique et cybercriminalité s’estompent. On observe une recrudescence d’attaques hybrides visant des infrastructures vitales, comme l’énergie ou les télécommunications, avec des intentions de sabotage de plus en plus marquées. Parallèlement, après des décennies de marginalisation consécutives à la fin de la Guerre froide, la guerre électronique redevient le centre de gravité des conflits contemporains. Le retour de la haute intensité, illustré par les conflits en Ukraine et au Proche-Orient, démontre qu’aucune liberté d’action n’est possible sans la maîtrise du spectre électromagnétique

La guerre électronique

La guerre électronique est définie par le ministère des armées comme l’action militaire exploitant l’énergie électromagnétique pour fournir une appréciation de situation et délivrer des effets offensifs ou défensifs.

Volet Désignation Modes d’action
Renseignement (ROEM) SIGINT (ELINT & COMINT) Interception et analyse des signaux (radars, missiles) et des communications humaines/données
Offensif Attaque électronique Brouillage (saturation de fréquences) et leurrage (tromperie des capteurs)
Défensif Protection électromagnétique Résilience des systèmes, plans de fréquence, silence radio et durcissement des chiffrements.

 

Les conflits de haute intensité

Le conflit ukrainien se caractérise par un environnement électromagnétique saturé et structuré :

  • Le mur de brouillage russe : La Russie déploie des dispositifs multicouches (Jitel, Pole-21, Krasukha) capables de perturber les signaux GNSS et les communications HF/VHF/UHF;
  • La guerre anti-drones : Les drones sont responsables de 80 % des pertes matérielles, la guerre électronique étant la principale parade : 60 à 80 % des drones interceptés le sont par des moyens non-cinétiques;
  • Innovation réactive : L’émergence de drones filoguidés par fibre optique (insensibles au brouillage) et l’usage de drones en carton (faible signature radar) illustrent la dialectique permanente entre le glaive et le bouclier.

Au Proche et Moyen-Orient, la marine nationale a utilisé avec succès des brouilleurs pour détruire des drones menaçant ses frégates. La maîtrise de la guerre électronique a permis à Israël de supprimer les défenses sol-air iraniennes créant des fenêtres d’opportunité pour des frappes stratégiques.

Besoins spécifiques

Pour l’armée de terre, l’enjeu est de diffuser la culture de la guerre électronique au-delà des unités spécialisées :

  • Guerre électronique élémentaire : Dotation des unités en moyens de détection et de brouillage semi-automatisés;
  • Renforcement offensif : Besoin critique de recouvrer des capacités de brouillage de forte puissance et de détection radar sous blindage.

Pour la marine nationale :

  • Déficit d’équipement : Certaines frégates n’ont pas été dotées de brouilleurs anti-missiles dès l’origine pour des raisons budgétaires;
  • Aéronautique navale : Les capteurs de l’Atlantique reposent sur des technologies des années 1980, nécessitant une mise à jour urgente vers le numérique.

Pour l’armée de l’air et de l’espace :

  • Missions SEAD : Nécessité absolue de redévelopper une capacité de suppression des défenses aériennes ennemies (missiles anti-radar, brouillage de puissance).
  • Espace et Très Haute Altitude (THA) : Surveillance des HAPS (ballons stratosphériques) et protection des constellations satellitaires (programme CELESTE succédant à CERES en 2030) contre le brouillage GNSS.

Ruptures technologiques

L’IA est appelée à devenir un multiplicateur de force en permettant :

  • Le traitement de volumes massifs de données (Big Data);
  • L’émergence d’une guerre électronique cognitive capable d’analyser un signal adverse et de générer une contre-mesure sur mesure en temps réel;
  • L’automatisation du tri des signaux dans un spectre saturé par les usages civils (5G, Wifi, IoT).

Ressource humaine

La guerre électronique souffre d’un déficit d’attractivité et d’une évaporation des compétences vers le secteur privé.

  1. Reconnaissance de l’expertise : Création d’une prime de compétences spécifiques pour les guerriers électroniciens, à l’instar des parachutistes;
  2. Parcours de formation : Réduire les tunnels de formation (6 ans pour un expert Rafale) et créer un BTS Guerre électronique sur le modèle du succès du BTS Cyber;
  3. Fidélisation : Revaloriser les soldes et améliorer les équipements en unité pour offrir des perspectives technologiques motivantes;
  4. Cadre juridique : Assouplir les contraintes nationales (ANFR, DGAC) pour permettre l’entraînement au brouillage et au leurrage GNSS sur le territoire français, essentiels à la préparation opérationnelle de haute intensité.

 

La guerre électronique n’est plus une option technique réservée à quelques spécialistes, mais une condition sine qua non de la survie sur le champ de bataille moderne. La France, bien que disposant d’atouts majeurs (DGA-MI, Thales, PME innovantes), doit accélérer son passage à l’échelle pour ne pas subir un déclassement définitif face à des puissances comme la Russie ou la Chine, qui ont déjà intégré le spectre électromagnétique comme un domaine d’affrontement souverain.

 

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