Influenceurs & Concurrence

Le secteur de la création de contenu vidéo en ligne en France a connu une transformation radicale en quinze ans, passant d’une pratique amateur à une filière structurée de l’industrie audiovisuelle, comptant plus de 150 000 créateurs professionnels en 2024. L’économie globale de la création de contenu est estimée à 6,8 milliards d’euros en 2025, avec une croissance annuelle projetée de 24,2 % jusqu’en 2032. Dans son avis publié en février 2026, l‘Autorité de la concurrence souligne la dépendance structurelle des créateurs face à une poignée de plateformes dominantes, telles que YouTube, TikTok et Instagram, qui imposent unilatéralement leurs conditions de rémunération et de visibilité. Elle s’inquiète particulièrement de l’opacité des algorithmes de recommandation et des risques d’abus liés à ce déséquilibre de pouvoir. Elle examine également l’émergence de l’IA susceptible de transformer profondément la production et la distribution des vidéos. En conclusion, l’Autorité appelle à une transparence accrue et à une vigilance stricte pour garantir un marché équitable pour tous les acteurs, des agences de talents aux micro-influenceurs.

 

 

Un secteur en pleine expansion

Le secteur s’est professionnalisé grâce à la démocratisation des outils de production (smartphones, logiciels de montage) et à la généralisation de l’internet haut débit.

  • Croissance de l’activité : 24 % des créateurs exercent désormais à temps plein (contre 15 % en 2021);
  • Revenus : Bien que 66 % des créateurs gagnent moins de 5 000 € par an, les stars du secteur (comme Squeezie ou TiboInShape) gèrent des communautés de plusieurs dizaines de millions d’abonnés et des budgets de production massifs;
  • Porosité médiatique : On observe un désenclavement vers les médias traditionnels (TV, cinéma, streaming par abonnement), illustré par des succès comme le documentaire Kaizen d’Inoxtag.

Le secteur repose sur l’interaction entre plusieurs acteurs clés :

  • Créateurs de contenu : Professionnels dont la production vidéo est l’activité principale;
  • Plateformes en ligne : Intermédiaires indispensables pour l’hébergement, l’audience et la monétisation;
  • Agences de talents : Accompagnent environ 20 % des créateurs (principalement les plus notoires) dans leur stratégie et la gestion commerciale;
  • Annonceurs et partenaires : Source principale de revenus via les partenariats commerciaux (placements de produits, égéries);
  • IA: Acteur émergent intervenant dans l’aide à la création ou la production intégrale de vidéos.

Dynamiques concurrentielles

Le secteur fonctionne sur un modèle triface (créateurs, spectateurs, annonceurs). L’attractivité pour un groupe dépend de la densité des autres groupes (effets de réseau directs et indirects) :

  • Pour attirer les annonceurs, une plateforme doit maximiser son audience;
  • Pour maximiser l’audience, elle doit attirer des créateurs produisant des contenus attractifs;
  • Pour attirer les créateurs, elle doit offrir une audience massive et des outils de monétisation performants.

Les créateurs luttent principalement pour capter l’attention :

  • Spécialisation : La majorité des créateurs se concentrent sur une thématique dominante (Gaming, Humour, Art/Culture, Lifestyle).
  • La spirale de l’audience : Les algorithmes favorisent les créateurs déjà établis, créant un cercle vertueux (plus de vues → plus de revenus → contenus plus ambitieux → plus d’audience) qui rend l’entrée de nouveaux acteurs difficile.

Les algorithmes de recommandation sont les véritables arbitres de la concurrence. Ils déterminent la visibilité, condition sine qua non de la réussite économique. Cependant, le fonctionnement de ces algorithmes reste opaque pour les créateurs et les mesures de modération peuvent impacter soudainement l’activité d’un créateur sans recours clair.

Relations créateurs-plateformes

Le marché est concentré autour de quatre acteurs principaux : YouTube, TikTok, Instagram et Twitch.

  • Indispensabilité : Le recours aux plateformes est inévitable pour les créateurs mais l’inverse n’est pas vrai (un créateur pèse peu pour une plateforme mondiale);
  • Faible substituabilité : Bien que le multihoming (utilisation de plusieurs plateformes) soit pratiqué par 96 % des créateurs, les plateformes sont souvent complémentaires plutôt que concurrentes en raison de leurs spécificités (format long sur YouTube, direct sur Twitch, esthétique sur Instagram);
  • Captivité de l’audience : Un créateur peut difficilement transférer sa communauté d’une plateforme à une autre, ce qui renforce sa dépendance.

L’asymétrie de pouvoir se traduit par des conditions imposées sans négociation possible pour 80 % des créateurs.

Domaine Constats
Partage des revenus Les plateformes décident seules de l’existence et des taux de partage (ex: Instagram ne propose pas de partage publicitaire). Les seuils d’éligibilité sont fixés arbitrairement
Visibilité Les plateformes contrôlent totalement la distribution des contenus. Elles peuvent potentiellement favoriser leurs propres contenus ou ceux générés par IA
Transparence Manque de visibilité sur la comptabilisation des vues et l’assiette des revenus publicitaires

 

Cadre juridique

L’IA est une lame à double tranchant :

  • Opportunité : Permet aux petits créateurs de réduire leurs coûts de production (montage, doublage automatique);
  • Menace : Risque de déstabilisation des métiers de la production (monteurs) et risque de saturation des plateformes par des contenus créés intégralement par IA, moins coûteux à produire.

L’Autorité de la concurrence rappelle le cadre légal (DMA, DSA, Loi Influenceurs de 2023) et émet plusieurs préconisations :

  • Transparence algorithmique : Les plateformes doivent mieux informer les créateurs sur les paramètres de visibilité et les mises à jour majeures;
  • Moyens humains : Nécessité pour les plateformes de fournir des interlocuteurs réels pour justifier les baisses de visibilité ou les sanctions de modération;
  • Respect du droit de la concurrence : L’Autorité surveille les risques d’abus de position dominante et d’abus de dépendance économique. Elle souligne que favoriser des contenus internes ou générés par IA au détriment des créateurs pourrait constituer une pratique anticoncurrentielle.

 

Télécharger (PDF, 1.24Mo)

Télécharger (PDF, 5.25Mo)

https://www.autoritedelaconcurrence.fr/fr/avis/relatif-au-fonctionnement-de-la-concurrence-dans-le-secteur-de-la-creation-de-contenu-video-en

https://www.twobirds.com/fr/insights/2026/france/unboxing-antitrust-the-french-competition-authority-reviews-the-content-creator-economy#page=1