Conditions de travail des livreurs des plateformes numériques

Une étude récente dresse un constat alarmant sur la situation médico-sociale des des livreurs des plateformes numériques, secteur reposant sur une main-d’œuvre extrêmement précaire, majoritairement composée d’hommes jeunes et immigrés :

  • Précarité administrative : 64,4 % des livreurs sont sans titre de séjour. Cette vulnérabilité alimente un système de location de compte massif qui reversent en moyenne 528 € par mois à un tiers;
  • Conditions de travail extrêmes : La semaine de travail moyenne est de 63 heures, étalée sur 6 à 7 jours;
  • Santé dégradée : L’état de santé physique est nettement inférieur à celui de la population générale. 32 % des livreurs n’ont aucune couverture santé et un tiers a renoncé à des soins durant l’année écoulée;
  • Risques professionnels et violences : Plus de la moitié (58,7 %) a déjà subi un accident de travail. L’exposition aux discriminations (58 %) et aux agressions verbales (60 %) est omniprésente, provenant principalement des clients et des restaurateurs;
  • Dépendance économique : 91 % des livreurs tirent l’essentiel de leurs revenus de cette activité. Le revenu horaire brut moyen n’est que de 5,83 €.

L’étude conclut que la requalification de ces travailleurs en salariés, telle que suggérée par les futures directives européennes, restera vaine tant que la question de leur régularisation administrative ne sera pas traitée.

 

 

Profil socio-démographique

L’enquête révèle que les livreurs forment un groupe homogène en termes de genre et de statut migratoire, mais hétérogène en termes d’éducation.

Caractéristique Statistique 
Genre 98,8 % d’hommes
Âge Médian 30 ans (81,4 % ont moins de 35 ans)
Statut Migratoire 97,8 % d’immigrés (nés à l’étranger)
Situation Administrative 64,4 % sans titre de séjour
Niveau d’études supérieur 19,3 % (28,3 % à Paris contre 9,6 % à Bordeaux)

La situation sociale des livreurs est marquée par une instabilité profonde :

  • Logement : Seuls 17,1 % disposent d’un logement personnel. 17,7 % vivent dans des structures précaires (hébergement d’urgence, hôtels sociaux, squats).
  • Alimentation : 42,5 % des livreurs déclarent avoir connu au moins une journée entière sans repas au cours des 12 derniers mois par manque d’argent. Ce chiffre monte à 48 % à Paris.

La location de compte

L’activité est dominée par un duopole et structurée par des relations de sous-location informelles qui renforcent la précarité.

Le marché est quasi exclusivement capté par deux acteurs :

  • Uber Eats : Utilisé par 53 % des livreurs le mois précédant l’enquête;
  • Deliveroo : Utilisé par 46 % des livreurs;
  • Le « multi-apping » (travailler pour plusieurs plateformes simultanément) est marginal, concernant seulement 2 % des livreurs.

Aucun livreur enquêté n’est salarié :

  • Locataires de compte (73,5 %) : La grande majorité travaille en louant le compte d’un tiers. À Paris, ce taux atteint 81,1 %;
  • Propriétaires de compte (23,9 %) : Seul un quart possède son propre compte auto-entrepreneur;
  • Violence économique : 29 % des locataires de compte déclarent avoir subi des violences économiques ou administratives de la part de leur loueur.

Analyse Économique

Malgré une intensité de travail élevée, la rentabilité réelle pour le livreur est faible une fois les frais déduits.

  • Revenu mensuel brut moyen : 1 480 €;
  • Revenu horaire brut moyen : 5,83 €;
  • Rémunération à la course : 4,55 € en moyenne;
  • Coût de la location de compte : Les locataires versent en moyenne 528 € par mois au propriétaire du compte.

Intensité du travail

L’organisation algorithmique du travail pousse les livreurs à des rythmes dépassant largement les normes légales du salariat :

  • Semaine type : 63 heures de travail en moyenne;
  • Répartition hebdomadaire : 81 % travaillent 6 à 7 jours par semaine;
  • Répartition journalière : 90 % travaillent au moins 8 heures par jour;
  • Mode de transport : 75,8 % utilisent un véhicule non motorisé (vélo mécanique ou électrique);
  • Pénibilité perçue : 60 % qualifient leurs efforts quotidiens de « très durs » à « épuisants »;
  • Distance : Un livreur Uber Eats parcourt en moyenne 833 km par mois.

Santé

L’étude met en lumière une dégradation de la santé liée à l’activité et des barrières systémiques à la prise en charge :

  • Perception : Seuls 56 % jugent leur état de santé « bon » ou « très bon ». Une dégradation nette est constatée depuis le début de l’activité.
  • Troubles fréquents :
    • Maux de tête (près de deux tiers);
    • Troubles musculosquelettiques (fortement prévalents);
    • Troubles psychosomatiques : nervosité, problèmes de sommeil, fatigue oculaire;
    • Fatigue chronique : plus de 8 livreurs sur 10 se sentent fatigués régulièrement;
  • Accidents : 58,7 % ont déjà eu un accident de travail, mais le recours aux soins et aux assurances reste quasi inexistant;
  • Absence de couverture : 32 % des livreurs n’ont aucune assurance santé;
  • Renoncement : Un tiers des livreurs a renoncé à des soins au cours des 12 derniers mois, principalement par manque de moyens financiers ou en raison de leur situation administrative.

Violences et discriminations

Les livreurs évoluent dans un environnement hostile, tant sur le plan social qu’institutionnel :

  • Contrôles de police : 2/3 des livreurs ont été contrôlés dans l’année écoulée. 42 % de ces contrôles concernaient l’identité ou le titre de séjour;
  • Discriminations : 58 % déclarent en avoir subi. Dans 83 % des cas, le client est l’auteur de la discrimination;
  • Agressions verbales : 60 % y ont été exposés. Les auteurs sont principalement les clients (81 %) et le personnel de restauration (67 %);
  • Agressions physiques : 24 % des livreurs déclarent avoir déjà subi une agression physique au travail.

Enjeux réglementaires

Le modèle des plateformes de livraison en France repose sur une main-d’œuvre dans une situation de subordination de fait, malgré un statut juridique d’indépendant :

  1. Transposition de la directive européenne : Prévue d’ici fin 2026, elle vise à instaurer une présomption de salariat et à réguler le management algorithmique;
  2. L’impasse administrative : la requalification en salarié est illusoire pour la majorité des livreurs (64,4 % sans titre de séjour) si elle n’est pas accompagnée d’un volet sur la régularisation administrative;
  3. Aspiration des travailleurs : 91,2 % des livreurs sans titre de séjour déclarent qu’ils arrêteraient la livraison à temps plein s’ils obtenaient leurs papiers, confirmant que cette activité est subie faute d’alternatives légales.

 

Ce rapport appelle à une action conjointe des pouvoirs publics et des acteurs de la santé au travail pour garantir un travail décent et une protection sociale effective à ces travailleurs essentiels mais invisibilisés.

 

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